Chapitre 3

Il n’y eut pas de présage, mais un nouveau rapace. Liénor l’aperçut une heure plus tard alors qu’ils montaient la pente. D’après le soleil, ils se dirigeaient vers le sud-ouest, ce que confirmait E-Fîr, dont on voyait la pâle sphère lunaire dans le ciel clair.

E-Fîr. Le dieu du changement, dont peu se souvenaient encore du nom, car après la chute du dieu qui ne se nomme pas les habitants avaient cessé d’adorer les lunes pour se tourner vers les étoiles, et les anciens souverains du ciel avaient été oubliés. Maintenant E-Fîr n’existait plus que dans la mémoire de quelques érudits, ou des enfants de bonne famille qu’ils éduquaient. Pour la piétaille, les lunes ne servaient qu’à rythmer le passage des saisons. Oui, le dieu qui avait remplacé E-Fîr portait le même nom, et son étoile brillait à l’est de la constellation de la Roue, d’un blanc légèrement bleuté… et de jour, on ne le voyait plus.

Enfant, Arekh s’était demandé si la lune avait gardé trace de la présence du dieu, si les prières qu’on lui adressait ne conservaient pas quelque pouvoir. Pouvait-on être habitée par un dieu, pouvait-on être dieu et se faire déserter, dégrader, sans garder un souvenir, une ombre de son ancienne gloire ? Vers sept ans, quand la tutrice familiale avait abordé l’histoire religieuse, il avait essayé de prier sous le soleil du matin en espérant qu’E-Fîr entendrait sa prière.

Il ne se souvenait plus de ce qu’il avait demandé alors.

Prier avec amour et foi. Il ne l’avait pas fait depuis… depuis qu’il avait changé, justement. Était-ce E-Fîr qui avait exaucé ses prières d’alors ?

Une vague de nausée l’avait envahi à cette idée, une vague noire et irrépressible et c’était pour occuper ses pensées, vite, avant que le raz de marée le submerge qu’il avait levé les yeux vers les cimes. Pourtant Liénor l’avait vu avant lui.

— Là, avait-elle dit tandis que perçait dans son soupçon de panique un accent du sud plus prononcé que d’habitude. Là. Un oiseau.

Ils avaient vu beaucoup d’oiseaux mais tous comprirent et reculèrent. Ils n’étaient sortis qu’un bref instant à découvert et Arekh ne pensait pas que le rapace ait eu le temps de les repérer  – du moins, l’espérait-il. L’oiseau continuait d’ailleurs à tourner ; ils l’observèrent décrire de grands cercles au-dessous des nuages.

Mîn s’abrita sous un grand arbre et les autres le rejoignirent. Arekh baissa la voix pour parler.

— Où allons-nous ? demanda-t-il d’un ton sec. Vous ne pouvez pas continuer ainsi sans plan.

Si Marikani ou Liénor avaient remarqué le passage du « nous » au « vous » dans la phrase, elles n’en donnèrent aucun signe.

— Nous comptions longer les montagnes vers le sud, expliqua Marikani. Mais c’est aussi ce que doivent penser les maîtres de l’oiseau.

Liénor hocha la tête.

— Il y aura sûrement des patrouilles. Ils vont passer les bois au peigne fin. Au moins au sud du Nasseri.

— Vous parlez de milliers de lieues de forêt, déclara Arekh d’un ton brusque. Nulle armée des Royaumes ne pourrait les passer au peigne fin, comme vous dites…

Il protestait pour le principe. Il y avait des endroits plus praticables que d’autres, et peu de gués dans le fleuve : ils pouvaient être surveillés. Les deux femmes devraient traverser le Nasseri discrètement, sur un radeau, par exemple…

— Mais je pense changer nos plans, reprit Marikani de sa voix limpide et calme.

Arekh avait déjà remarqué, durant leur discussion, que Marikani parlait bien. Sa voix était claire et d’une douceur trompeuse ; il en émanait une impression de jeunesse démentie par le calme constant de son ton, quels que soient le contexte, l’agression. L’habitude des conseils, des réunions interminables, de la diplomatie, pensa de nouveau Arekh.

Jeune, oui, elle était très jeune pour une telle responsabilité… Il y avait eu une épidémie, se souvint-il, une peste jaune qui avait remonté des ports vers les fleuves, et décimé les habitants des petites villes côtières. Harabec n’avait pas de frontière sur la mer… pourtant une partie du pays avait été touchée par la peste et de nombreux membres de la famille royale étaient morts. Marikani avait dû hériter à ce moment.

La jeune femme expliquait quelque chose ; Arekh réalisa qu’il avait perdu le fil de la conversation.

— Je suis votre obligé, dit-il pour montrer qu’il n’avait pas suivi.

Liénor lui jeta un regard aiguisé. L’expression, ainsi que le ton glacial mais formel sur lequel il l’avait prononcée, trahissait une certaine éducation et une origine de caste.

Arekh ne parlait pas comme Mîn ; il n’avait pas le même vocabulaire ni la même connaissance du monde… les deux femmes l’avaient sans doute remarqué très vite. Comme, de son côté, il avait remarqué leur accent.

— Nous devrions essayer de passer par les crêtes, répéta-t-elle. Traverser les montagnes, qu’importe où nous arriverons… N’importe quelle terre sauvage sera plus hospitalière que les villages de l’émir. Je sais, dit-elle avant qu’Arekh ouvre la bouche, nos chances de survivre ne sont pas grandes. Mais… c’est mieux.

Mieux. Pour Harabec, mieux valait qu’elle soit morte que prisonnière, c’était ce qu’elle lui avait expliqué dans la grange.

— Pourquoi me regardez-vous ? demanda Arekh au bout de quelques secondes. (Les deux femmes le fixaient comme si elles attendaient qu’il prenne le relais.) Vous voulez que je vous porte jusque-là ?

— À vrai dire, dit Marikani, j’espérais que vous aviez des notions de géographie. Je ne connais pas la région.

— Comment auriez-vous fait pour survivre, sans moi, Fille d’Arrethas ?

— Peut-être ne l’aurions-nous pas fait. Ce qui vous donne tort, et moi raison, dans notre discussion de tout à l’heure, dit Marikani avant de s’incliner, sourire aux lèvres.

Arekh la regarda en silence, sentant l’irrésistible envie d’arracher le sac de provisions des mains de Mîn et de partir, droit devant, en les plantant là.

Il jeta un coup d’œil en l’air. L’oiseau avait disparu. La dernière fois, il avait fondu sur eux quand il les avait repérés. C’était bon signe.

— Il est parti, confirma Liénor.

— Le seul col que je connaisse est au sud du Pic Cendreux, dit Arekh froidement. Nous devrions repérer le sommet sans difficulté, sa forme est très caractéristique. Il y a peut-être d’autres passages plus proches. N’hésitez pas à les chercher si vous espérez trouver mieux.

Les trois jours suivants furent mornes et humides. Pourtant, autour d’eux, la forêt était belle. Le faible soleil léchait le mordoré des feuilles ; de fines bruines faisaient monter de la terre des odeurs d’humus, d’animaux, de plantes, de bois et de mousse. Il faisait frais, pas assez pour vraiment souffrir, juste assez pour ne pas avoir chaud. Arekh préférait ne pas imaginer ce qu’ils endureraient en prenant de l’altitude.

Le problème de la nourriture se posa vite. Les réserves de viande furent épuisées dès le deuxième jour, ainsi que les galettes de céréales. Le vin n’avait duré qu’un repas de plus. Il restait du pain ras, mais pas assez pour atteindre le col.

Ils durent faire une longue pause pour monter des pièges ; Mîn et Arekh, unissant leurs talents, firent de leur mieux et attrapèrent quelques rongeurs tandis que les femmes ramassaient des maragnes, un fruit sec et à peine comestible qui avait quelques points communs avec la châtaigne. Ce fut Mîn qui dut leur apprendre à en faire de la farine, puis du brouet.

Se décider à allumer un feu avait fait l’objet d’une nouvelle et interminable discussion. Devaient-ils prendre un tel risque ? Mîn avait emporté la décision en rapportant fièrement un sneghj, un gros serpent étranglé qu’il avait trouvé coincé dans un de ses pièges. La viande cuite se coupait en tranches et se conservait des semaines, avait-il précisé, et le reptile faisait une bonne trentaine de livres.

La tête des deux femmes devant la viande de serpent blanchâtre aurait fait rire Arekh en d’autres circonstances. Elles avaient pourtant courageuse-ment goûté et s’étaient montrées plus stoïques que lui, qui n’avait pu se retenir de sortir une bordée de jurons après la première bouchée.

Puis ils étaient repartis  – après avoir perdu deux jours et laissé à leurs ennemis toutes les chances de les repérer.

La transition avec la montagne se fit de manière plus abrupte que prévue. Le matin, ils avançaient sur une pente douce, sous les branches serrées qui leur cachaient la vue du Pic Cendreux au point que Mîn devait grimper aux arbres pour ne pas perdre leur destination de vue… Et l’après-midi les pins avaient remplacé la forêt et les rochers rendaient l’ascension difficile.

Une nuit encore, puis un matin de marche  – qui vit la disparition du dernier pain ras  – et le froid tomba sur eux comme le regard courroucé des esprits des glaces. Enfants du demi-dieu Murufer et de la sœur jumelle de Lena, la chasseresse, les fils du froid vivaient dans les territoires du nord et gelaient les océans du toucher de leurs ongles. On disait que c’était à Murufer qu’avait déplu le Peuple turquoise, et que de là était venue la malédiction, mais on disait bien des choses et les prêtres ne s’accordaient guère.

Entre les pins apparurent des plaques de neige sale et des étendues de boue glacée. Le vent sifflait parfois, par bourrasques, et si les quatre voyageurs continuaient alors à avancer, c’était en souffrant, en serrant les lèvres pour les protéger, en luttant contre une douleur réelle, aussi intense que si on les avait frappés. Et pourtant, ce n’était encore rien ; les deux jours suivants furent comme un bref passage dans les abysses, alors que les pins avaient disparu et que la neige avait envahi le paysage, assez épaisse pour leur geler les pieds malgré leurs sandales. Marikani et Liénor déchirèrent le bas de leurs vêtements pour faire des bandelettes avec lesquelles ils enveloppèrent leurs orteils : c’était ça ou ils gelaient. Faire du feu la nuit était devenu une nécessité ; les regards extérieurs n’importaient plus maintenant, se réchauffer et surtout boire chaud était la seule manière dont ils pouvaient tenir.

Et puis la situation changea de nouveau, de manière abrupte. Ils descendirent un repli de terrain où des roches rougeâtres perçaient la neige et s’aperçurent que le vent ne soufflait plus. Sans s’en apercevoir, ils étaient entrés sous la protection du Pic Cendreux, qui coupait le vent du nord. Sans vent, tout devenait de nouveau possible, et le froid presque supportable.

Un immense plateau s’étalait devant eux, constellé de plaques d’herbe d’un vert bleuté, rompant le désert de neige telles des mini-oasis et lui donnant une étrange beauté. À l’ouest, sur le flanc sud du pic, un chemin rocailleux montait vers le col.

Surtout, ils n’étaient plus seuls.

Les tribus berebeïs avaient monté leur camp près du pic, comme si la montagne les protégeait. La fumée d’une trentaine de feux montait dans l’atmosphère glacée. Petites silhouettes lointaines, les nomades vaquaient à leurs tâches autour des foyers. Des enfants couraient et parfois, des cris aigus et joyeux résonnaient dans l’atmosphère.

De plus près, les habits sombres des nomades se révélèrent être de teintes chaudes et de textures diverses  – du velours, des fourrures, d’épais cotons rouge foncé, terre ou écorce. Les enfants coururent à leur rencontre, dansèrent un moment  – une vraie danse, avec un rythme étrange et heureux  – autour des deux femmes, faisant rire Mîn, avant de revenir à leur tribu.

Arekh se demanda comment ils allaient communiquer et tenta de se rappeler quelques rudiments des dialectes de l’ouest, dont les nomades étaient censés être originaires, mais le problème ne se posa pas. Liénor parlait quelques mots de berebeï, certains Berebeïs parlaient un peu la langue commune, et quelques minutes plus tard les voyageurs se retrouvèrent autour du feu, à manger de l’igname rôti et un délicieux ragoût épicé. Marikani échangea quelques pièces contre des fourrures, de nouvelles provisions et d’étranges chaussons de cuir fourré que les nomades glissaient sur leurs sandales.

Arekh la regarda s’affairer, en buvant du lait caillé chaud et très sucré, un breuvage pas désagréable qui réchauffait si vite qu’il soupçonna la présence d’alcool.

Il reposa sa tasse : il lui fallait être prudent, mais un peu de détente était la bienvenue. Les nomades n’avaient aucune raison de se montrer agressifs  – ils ne paraissaient pas violents, et s’ils l’avaient été, ils les auraient dépouillés dès leur arrivée, pas invités à manger.

Mîn, debout près d’une des grandes tentes, communiquait par gestes avec d’autres adolescents. Les tissus des tentes avaient les mêmes tons que ceux des habits des Berebeïs : marron, or foncé, pourpre… De lourds tapis étaient posés par terre, ainsi que des réchauds autour desquels les femmes s’activaient. Arekh en suivit une du regard  – la silhouette et les traits lourds, le sourire éclatant, ses pupilles très brunes entourées d’une fine ligne dorée  – des yeux tels que, pour les avoir, des femmes de noble lignée auraient tué.

La vie ne devait pas être désagréable dans les hauteurs. Fatigante, mais moins que dans les fermes en contrebas, sur les terres ingrates que cultivaient la famille de Mîn. À choisir, mieux valait être nomade que travailler, pire qu’un esclave, sur le même lopin de terre jusqu’à que vos dents tombent et que vos os ne veuillent plus vous répondre…

Au moins, ici, il y avait la montagne, le voyage, le vent.

— Vous avez ce qu’il faut ? demanda-t-il à Marikani qui revenait de sa discussion.

— Viande séchée, pain ras, fruits secs et serpent fumé, ajouta-t-elle en faisant une grimace. De quoi faire… vu notre appétit commun, il y en a pour une quinzaine de jours. ça devrait nous permettre de descendre de l’autre côté des pentes.

Arekh la regarda en silence.

— Quoi ? demanda Marikani.

— Nous avons à parler, dit-il enfin. Appelez les autres ; je vais faire un achat et je reviens.

Marikani le suivit des yeux un moment, sans doute étonnée par le mot « achat » qui sonnait citadin en de pareilles circonstances. Arekh l’ignora, passant de tente en tente jusqu’à retrouver, au bord du camp, l’individu qu’il avait repéré en mangeant son ragoût.

Le nomade était grand et il était difficile de lui donner un âge. Sa peau était ridée, mais peut-être était-ce seulement le froid et le vent. Il s’arrêta en voyant Arekh, reconnaissant en lui un des étrangers à l’arrivée desquels il avait assisté.

À côté de lui, des femmes et des vieillards mangeaient du poulet sur un tapis épais aux broderies d’argent, dont le luxe paraissait déplacé sur la neige. La conversation s’interrompit quand ils virent Arekh, pour reprendre quelques secondes plus tard.

Le ton sonnait amusé plutôt que choqué. Ce n’étaient sûrement pas les premiers étrangers que voyaient les Berebeïs ; peut-être le col était-il plus fréquenté qu’Arekh n’imaginait.

L’objet qui l’intéressait était accroché au dos de l’homme avec des lanières en cuir. Arekh s’inclina légèrement en guise de salut.

— Votre épée, dit-il en commun, sans préambule inutile. Je voudrais l’acheter.

L’homme alla aussi droit au but en réponse  – décidément, Arekh avait raison, le commerce et l’échange avec des non-Berebeïs n’étaient pas une notion nouvelle.

— Qu’offrez-vous ? Le métal sur la poignée est usé, dit le nomade dans un commun très correct, mais la lame est bonne. Un peu lourde.

Arekh hocha la tête. Il aimait bien les armes lourdes  – ou, au contraire, très légères et maniables comme les poignards, pour égorger dans la nuit. Mais s’il rencontrait des bêtes féroces lors de sa descente, la dague de Marikani ne suffirait pas. Il lui faudrait dormir dans des grottes pour se protéger, et celles-ci étaient parfois utilisées comme refuge par de gros ours gris striés des Monts, des bestioles énormes aux mouvements lents. Contre eux, une larme lourde serait un atout.

— Je la prends quand même. La fille a une perle, dit-il en montrant l’est du camp. La fille aux cheveux bruns. Elle paiera pour moi.

Marikani et Liénor étaient dissimulées par les tentes mais le Berebeï hocha la tête comme s’il voyait de qui il parlait.

— Ta femme ? demanda-t-il.

— Sûr, dit Arekh sans pouvoir dissimuler un sourire un peu amer. Ma femme. Elle paiera.

Pourquoi pas ? Elle pourrait être ma femme, pensa-t-il tandis que l’homme détachait l’épée pour la lui faire soupeser. Elle pourrait l’être dans une heure ; je n’aurais qu’à l’attirer un peu à l’écart, hors du plateau, la frapper et la violer. J’aurais pu le faire n’importe quand.

Sa femme dans ce sens, très primaire, oui. Mais son épouse ? Arekh s’amusa un instant à imaginer combien lui coûterait, en dot inversée d’après les coutumes de Reynes, une épouse telle que Marikani. Pas une reine, bien sûr, seulement une noble, même de caste moyenne, de physique non repoussant et éduquée selon son rang. Fine, cultivée, en assez bonne santé pour porter des enfants. Une fortune, telle était la réponse… Les mariages de leurs fils coûtaient de véritables fortunes aux familles bien nées. Mais c’était la coutume.

Bien sûr, pour Arekh, la question ne se posait plus. Il avait perdu depuis longtemps toute caste et tout rang. S’il voulait une femme, c’était pour une nuit et il fallait payer. Ou violer, se répéta-t-il. C’était une possibilité. Il n’avait pas encore essayé, mais pourquoi pas ? Il avait fait pire et il fallait bien commencer.

— Oui, je la prends, dit-il après avoir effectué quelques mouvements en l’air.

Le cuivre sur la poignée était en effet presque parti, mais la lame paraissait de bonne qualité et elle était encore droite. Il fallait seulement en aiguiser le tranchant.

— Bien, dit l’homme. (Il lui fit signe de garder l’arme.) J’irai voir ta femme tout à l’heure. Vous aller aux mines ? En bas ?

— Les mines ?

— La pierre blanche, expliqua l’homme. Les puits. Vous descendre chercher ?

Arekh ne comprenant toujours pas, le nomade lui fit signe de venir et ils traversèrent les camps les uns après les autres, enjambant les feux. Sur leur passage, les hommes hochaient la tête en guise de salut et les femmes lâchaient parfois des plaisanteries qui faisaient glousser leurs compagnes. L’une d’elles lui fit un clin d’œil et lâcha un compliment en langage commun sur la musculature de ses cuisses. Arekh répondit par un remerciement d’une formalité étudiée et les femmes gloussèrent de plus belle.

Au nord du dernier campement, entouré de tapis et de tentes, se trouvait un puits. Arekh regarda, ébahi, le trou rond à la margelle blanche finement sculptée s’enfoncer dans le sol. Les nomades avaient posé des porte-torches sur les bords malgré la lumière du jour. Arekh en prit une et s’approcha.

Le puits, parfaitement circulaire, s’enfonçait droit dans la roche et semblait ne pas avoir de fond. Des échelons de pierre sculptés descendaient le long de la paroi et finissaient par se perdre, eux aussi, dans l’obscurité.

La pierre de la margelle rappelait les pierres luminescentes de l’Ancien Empire  – à vrai dire, c’en était sans doute, réalisa Arekh en passant sa main sur la surface fine, très légèrement granuleuse. Il ne le saurait que cette nuit, quand il verrait si elle brillait ou non dans l’obscurité. La pierre blanche, qui avalait le soleil le jour pour la rendre la nuit, était si ancienne que nul ne se souvenait de son origine. Certains prêtres disaient qu’elle gardait en elle le reflet de la lumière de la lune morte, celle du dieu dont on ne prononçait pas le nom.

L’Ancien Empire. Pourquoi un puits à cet endroit précis ? Le col avait peut-être une importance autrefois. Peut-être correspondait-il à une frontière perdue, d’une région oubliée. Les sculptures de la margelle étaient érodées par le temps, mais leurs courbes artificielles étaient encore sensibles sous sa main.

À quelle profondeur descendait ce puits ? Arekh ramassa une branche par terre et l’enflamma ; il allait la jeter quand le nomade arrêta son geste. Puis il fit un signe vers l’oreille d’Arekh avant de désigner le trou. Des voix résonnèrent à l’intérieur, montant vers eux. Des hommes, parlant en berebeï. Ils émergèrent bientôt, devisant et riant, avant de faire un signe amical aux femmes qui s’étaient regroupées en les entendant.

Le dernier portait un tissu de soie noué en baluchon, dont il déversa le contenu sur le tapis devant les regards attentifs. Il n’y avait que quelques éclats de roche blanche, d’une pureté et d’une transparence plus grande que celle de la margelle. Les femmes s’en emparèrent en riant et les hommes haussèrent les épaules. Arekh comprenait leur réaction. Même s’il s’agissait sans doute bien de pierre de l’empire, de si petits éclats ne valaient pas grand-chose. Les orfèvres en feraient de jolis bijoux pour les trousseaux de mariage  – si les Berebeïs avaient des mariages et des trousseaux  – mais cela ne valait pas le coup de descendre dans les plaines pour les vendre. Le voyage coûterait bien plus cher que les quelques pièces de cuivre rapportées par les bijoux.

— Je comprends, dit-il au nomade qui le regardait. Des étrangers viennent… Ils cherchent des filons ? De la pierre pure ?

L’homme acquiesça.

— Non, nous voulons seulement traverser le col, expliqua Arekh avant de se retourner vers le puits et de s’accroupir, fasciné.

Derrière lui, l’homme s’éloigna, sans doute pour aller trouver « la femme d’Arekh » et la perle. Arekh scruta encore l’obscurité. Il n’y avait sûrement pas de filon blanc pur en bas ; il n’y en avait nulle part, le mieux qu’on puisse trouver était de la pierre empire translucide comme celle de la margelle, ou des restes de la muraille sur laquelle ils avaient couru pour échapper aux soldats. La pierre pure était une légende, une de plus, comme le trésor des eaux courantes ou les histoires de pluies guérisseuses. Les légendes étaient comme les prophéties, il y en avait autant que de cailloux dans les ruisseaux. Pas une cité qui ne dissimule un temple perdu dans ses collines, pas un lac sans ville engloutie. Comme Nysis, où il avait failli périr et où la galère avait fini son naufrage. Dans ce cas, il ne s’agissait d’ailleurs sans doute pas d’une légende. Les villes et les temples étaient construits sur d’autres villes et d’autres temples, les ruines s’écroulaient sur d’autres ruines, les morts tombaient sur d’autres morts et ce, jusqu’à l’écœurement.

Non, il n’y avait sûrement pas de filon précieux, pas de trésor au fond de ce puits… le nomade avait employé le pluriel. Des puits ? Un réseau de galeries ? Se relevant, Arekh s’en retourna lentement vers le camp.

Ici avaient été creusés des trous et exploitées des mines, ici des hommes avaient aimé, souffert et tué sans doute… et il ne restait aujourd’hui de tous ces espoirs, ces haines et ces morts que des tribus de nomades ramassant des éclats de roches pour en faire des bijoux.

Marikani l’attendait. Mîn et Liénor aussi, assis sur un rocher. Oui, ils l’attendaient, lui, réalisa Arekh. Ils devaient se demander depuis tout à l’heure ce qu’il avait à dire.

Il s’éloigna un peu de la tribu et s’assit par terre, sur un tapis déserté. Marikani se plaça en face de lui, Mîn et Liénor de chaque côté.

— L’homme est venu pour la perle, commença Marikani.

Son regard se posa sur l’arme, comme si elle voulait l’évaluer.

— Oui, c’est cher… Le prix de la rareté, dit Arekh pour répondre à la question qu’elle n’avait pas posée. C’est peut-être la seule épée correcte à cinquante lieues alentour. Maintenant, elle est à moi.

— C’est bien que vous ayez une épée, dit Mîn en souriant. S’il y a des loups, ça peut nous servir !

— Justement, dit Arekh avec calme. C’est de ce « nous » dont je veux parler. (Les regards des deux femmes étaient posés sur lui, lourds, en attente.) Il n’y a plus de « nous ». Je vais rester deux jours avec ces tribus, le temps de faire honneur à leurs ragoûts, puis je pars. Mes projets ne vous regardent pas.

Ses projets étaient en réalité identiques à ceux des deux femmes : descendre et atteindre la vallée avant de se perdre dans les Terres Grises. Il n’avait simplement aucune raison de s’embarrasser de compagnes qui ne savaient ni marcher ni se battre, qui allaient manger sa nourriture, qui étaient peut-être  – sûrement  – encore poursuivies. Il avait assez reculé, au bout d’un moment, la raison devait l’emporter.

Elles devraient déjà s’estimer heureuses que je ne les aie pas tuées, se répéta-t-il pour la vingtième fois, comme pour se protéger contre les supplications ou les insultes qui n’allaient pas tarder.

Elles ne vinrent pas.

— Très bien, dit lentement Marikani. (Elle le regarda enfin, avec une expression indéchiffrable.) Très bien.

Arekh se leva et partit s’installer près d’un autre feu.

La nuit tomba lentement entre les monts. Le crépuscule avait été superbe, sanglant, lumineux, faisant dégouliner les pentes neigeuses de reflets cruels. Une odeur d’épices et de thé à la menthe flottait dans l’atmosphère ; les rires des enfants et les bavardages des femmes montaient dans l’obscurité naissante.

La mère d’Arekh sortait parfois sur le porche par les soirées d’été.

— Il y a des nuits, comme ça, qui donneraient goût à la vie à n’importe quel désespéré, disait-elle.

À cette altitude, les étoiles trouaient le ciel comme de fines aiguilles. Quand la première lune passa sous la Rune de la Captivité, les cris des enfants se calmèrent et les tribus se préparèrent au coucher.

Arekh s’endormit sur un lourd tapis, regardant les braises crépiter.

Le sommeil vint très vite.

Il fut réveillé par des mouvements autour de lui. Sa tête était douloureuse. Les lunes étaient bas dans le ciel, l’obscurité presque totale. On était encore loin du matin.

Près de lui, trois hommes discutaient d’une voix âcre et rapide. Puis ils se turent, comme s’ils écoutaient quelque chose. Arekh s’assit et regarda autour de lui : une vingtaine de nomades s’étaient rassemblés en groupe un peu à l’écart des tentes.

Alors Arekh les entendit à son tour. Au nord-est, de longs hurlements rauques. Comme des loups  – mais il n’y avait pas de loups dans les Monts de Cendre, ceux-ci vivaient bien plus au nord.

Les nomades se remirent à parler. Arekh se leva et alla les rejoindre. Ils écoutèrent ensemble. Encore quelques hurlements, puis plus rien.

La journée suivante, Arekh évita soigneusement le groupe de Marikani. Il savait qu’il avait pris la bonne décision, mais il ne voulait pas croiser son regard, pas voir cette indifférence travaillée dans ses yeux bruns.

La soirée fut moins belle et le thé à la menthe moins sucré. Arekh eut du mal à s’endormir, son inconscient attendait les hurlements. Il crut en entendre un dans le lointain avant de tomber dans un sommeil agité. Puis, d’un coup, il fut debout, tous ses sens en alerte.

Un homme se tenait à côté de lui. Un nomade, celui qui lui avait vendu l’épée.

— Toi venir avec moi, dit-il. Partir. Vous devoir partir.

Pas certain d’avoir compris, Arekh attrapa l’épée, ses affaires, et le suivit hors du territoire défini par les tentes. Un groupe d’hommes se tenait là, à côté de Marikani, Liénor et Mîn. L’adolescent frottait ses membres engourdis par le sommeil et le froid. Les deux femmes ramenaient sur elles les manteaux de laine achetés aux Berebeïs.

Par terre se trouvait une forme noire… un cadavre. Un gros chien au pelage sombre. Du sang brun avait coagulé sur la neige, près de sa gorge.

Trois femmes berebeïs avaient rejoint le groupe. L’une d’elles serrait son bébé contre elle.

— Vous devoir partir, répéta le Berebeï qui était venu chercher Arekh. Ça chiens sorciers. Chiens de chasse pour fugitifs. Magiques.

— Attendez, c’est stupide, tenta d’expliquer Marikani. Nous ne sommes pas des fugitifs, seulement des voyageurs… Nous pouvons payer votre protection, si vous le désirez…

— Vous en fuite, répéta le Berebeï. (Il désigna un grand barbu à côté de lui.) Oleï revenir des plaines pour vendre couvertures, a entendu les rumeurs. Émir vous cherche.

— Si vous nous faites partir, nous n’avons aucune chance de survie, recommença à plaider Marikani. Les chiens vont nous repérer et…

— Je ne suis pas avec eux, interrompit Arekh d’une voix froide. Je les ai accompagnés jusqu’ici, c’est tout. L’émir ne me recherche pas…

Marikani détourna la tête et Liénor jeta à Arekh un regard de mépris.

— M’en foutre, dit froidement le Berebeï. Vous tous partir.

Le barbu — Oleï  – toisa Arekh.

— Nous pourrions vous trancher gorge et reprendre épée, dit-il. Vous partir. Vous heureux, nous ne vous avons pas tués.

Ils montèrent lentement vers le col, en silence, mordus par le froid de la nuit malgré les manteaux et les bandeaux de cuir et de laine qui leur protégeaient les pieds. Les sacs étaient lourds sur leurs épaules  – des provisions et des couvertures  – mais Arekh doutait que cela leur serve. Pas avec des chiens à leur poursuite.

Il devait simplement passer le col. Après, il lui faudrait s’éloigner des deux femmes, vite, le plus vite possible.

Ni Marikani, ni Liénor ni Mîn ne lui adressèrent la parole. Arekh n’avait d’ailleurs rien à leur dire. Il prit une profonde inspiration dans l’air glacé. Des chiens sorciers. Arekh n’en avait jamais vu mais il avait entendu des histoires… On parlait de meutes de créatures affamées aux yeux jaunes luisants, poussés par une faim dévorante et une douleur atroce aux entrailles, une douleur qui ne pouvait être apaisée que quand ils retrouvaient l’homme ou la femme à l’empreinte magique dont leur maître magicien les avait imprégnées. Une haute-sorcellerie, de la magie pourpre seulement utilisée par les plus grands. Quelque chose de létal et de violent qui faisait appel au pouvoir des Abysses, au regard sombre des dieux.

Si les nomades avaient tué un chien, la meute devait être tout près. Combien de temps les bêtes mettraient-elles pour retrouver Marikani ? Une heure ? Deux ? Moins, peut-être ?

Arekh leva les yeux et vit ce qu’il cherchait… Un petit chemin qui grimpait droit vers les cimes, un chemin de trappeurs, sans doute, qui bifurquait de la route du col et montait vers les rochers. C’était ce qu’il lui fallait ; il devait s’éloigner, vite, avant que les chiens n’attaquent et ne fassent plus de différence entre ceux qu’on leur avait demandé de retrouver et les autres membres du groupe.

Devait-il dire à Mîn de l’accompagner ? Les chiens n’avaient pas non plus son empreinte. Arekh hésita un instant, puis renonça à parler. Le gamin n’était pas si stupide, il devait avoir compris le danger. S’il choisissait de rester, c’était son affaire.

Sans un mot, sans un geste d’adieu, Arekh s’engagea sur le sentier et commença son ascension. Il ne se retourna pas, ne vit pas si les deux femmes s’étaient arrêtées pour le regarder s’éloigner, ou si Mîn avait fait un geste pour le retenir. Il se contenta de faire un pas après l’autre, sentant la pente l’éloigner à chaque seconde plus du cœur du péril.

Il n’était que temps.

Un étrange froid descendit le long de sa colonne vertébrale. Une impression qu’il connaissait bien, un signal personnel qui lui annonçait que quelque chose n’allait pas… Ses sens avaient repéré un imperceptible changement dans son environnement et son corps le lui faisait savoir.

Avance, se dit-il, avance, et il marcha encore une bonne minute sur le sentier qui montait en pente de plus en plus raide.

Puis la sensation d’alerte devenue irrésistible, il s’arrêta et tourna son regard vers la route en contrebas.

Le groupe composé maintenant des deux femmes et de Mîn était à une vingtaine de mètres sous lui, séparé d’Arekh par une pente rocheuse assez raide.

Les chiens étaient six. Ils descendaient vers Marikani du côté opposé de la montagne, venant du sud, laissant une longue trace dans la neige en marchant dans un silence parfait, irréel. Ce n’étaient pas des loups, la différence était subtile mais évidente ; elle se voyait dans le pelage légèrement plus clair, la tête massive et leur manière d’avancer.

Marikani et Liénor s’étaient figées sur place. Mîn fit quelques pas en avant de s’apercevoir du danger et de s’arrêter à son tour et de regarder les bêtes en silence.

La scène ne manquait pas d’une certaine beauté, réalisa Arekh qui avait l’impression que le temps était suspendu. La lumière des trois lunes éclairait la neige et la route d’une lueur laiteuse. L’air glacé sentait la montagne, parlait de pins, de vent, d’eau glacée et joyeuse courant sur les rochers. Et les chiens approchaient, comme une métaphore silencieuse.

Seulement six, pensa Arekh, son esprit se remettant à fonctionner comme malgré lui. Il étaient plus de six à hurler la nuit dernière. Et il doit y avoir des hommes avec eux  – oui, des conducteurs pour accompagner la meute. Ces animaux sont l’avant-garde, la vraie meute doit être non loin, avec les piqueurs.

Les chiens étaient maintenant sur la route et s’étaient arrêtés comme pour barrer le chemin des fugitifs. Maintenant, Arekh voyait leurs yeux jaunes, non pas brillants comme des topazes comme disait la légende, mais des yeux tout simples, de bêtes féroces. La sorcellerie qui leur mordait les entrailles. Que ne ferait-on pas pour se débarrasser d’une telle souffrance ?

Mîn ramassa une sorte de bâton à terre et se plaça devant les deux femmes. Après un instant d’hésitation, celles-ci avancèrent à leur tour et Marikani se pencha pour prendre une pierre. Comme mues par un signal invisible, les bêtes avancèrent lentement vers eux.

Recommence à marcher, se dit Arekh, éloigne-toi… Tu n’as pas besoin d’assister à ça.

Il avait assez d’images sanglantes dans son esprit pour ne pas en ajouter une à la liste. Et puis, les dieux seuls savaient ce que feraient les chiens une fois leurs victimes déchiquetées. S’ils avaient encore faim, ils se tourneraient peut-être vers une autre proie…

Oui, il fallait qu’Arekh s’éloigne. Pourtant il ne bougeait toujours pas, comme si ses pieds refusaient de lui obéir, comme s’il était une statue plantée dans la neige. D’instinct, sa main chercha son épée dans son sac.

Et trouva la dague.

Il avait eu l’intention de la rendre à Marikani avant de partir ; la pensée lui avait traversé l’esprit la nuit précédente. Puis il avait oublié. L’image de la lame coupant ses cordes, sous l’eau, dans les courants glacés, lui revint à l’esprit.

Il ne lui devait rien. La seule chose dont elle avait fait preuve, en plongeant cet après-midi-là, était d’une incroyable absurdité… Sa réaction était incompréhensible…

… Et dix secondes plus tard, il avait descendu la pente rocheuse et se jetait sur les chiens.

Le premier se détourna de ses proies en le voyant arriver et se jeta sur lui, la bave aux lèvres, crocs en avant. Arekh lui enfonça son épée dans le crâne d’un coup de bûcheron. Les os de l’animal craquèrent, la cervelle gicla mais la lame ne broncha pas  – du bon acier, se dit-il, au moins le nomade ne l’avait pas trompé sur la qualité. Il lui fallut secouer le cadavre du chien pour le détacher de l’épée alors que deux autres étaient déjà sur lui. L’un faillit lui mordre le bras mais Arekh pivota juste à temps, lui envoyant le cadavre de son congénère de toutes ses forces dans la face, le faisant reculer. Avec un cri de guerre, Mîn s’attaqua au quatrième avec son bâton. Du coin de l’œil, Arekh vit les deux femmes hésiter, leurs pierres serrées entre les doigts, regardant les deux autres chiens qui s’étaient immobilisés. La sorcellerie qui les faisait se mouvoir devait affronter en eux l’instinct qui leur disait de se jeter sur l’ennemi le plus dangereux, avec la grande épée.

Le cadavre du premier chien avait enfin glissé de la lame ; Arekh réussit à faire reculer le deuxième d’un coup de pied puis l’embrocha, ou du moins tenta de l’embrocher mais réussit seulement à lui ouvrir une grande plaie dans le flanc. Pas assez pour le tuer, assez pour le faire reculer, hurler, puis tenter de bondir de nouveau. Mais le sang et les tripes de l’animal coulaient sur la neige, laissant une longue trace pourpre, et bientôt la bête s’écroula. Arekh profita du temps de répit qui lui était laissé pour prendre la dague et la donner à Marikani. Celle-ci mit une fraction de seconde avant de comprendre ce qu’il faisait — Arekh vit la lueur d’étonnement dans ses yeux  – puis il ne fut plus temps de réfléchir, les chiens attaquaient de nouveau.

L’instinct devait s’être montré plus fort que la magie, car les bêtes avaient décidé de faire d’Arekh leur première cible. Il restait trois animaux, les deux qui avaient hésité et celui auquel s’était attaqué Mîn, sans grand succès puisque le chien semblait en pleine forme. Et l’adolescent avait disparu du champ de vision d’Arekh.

Avec trois bêtes sur lui, Arekh ne pouvait plus réfléchir, il ne pouvait que frapper à l’aveugle, essayant simplement de survivre et éviter qu’un des monstres ne l’atteigne à la gorge. Sa lame coupa un museau, ricocha sur une côte ; la chair tranchée, l’haleine des animaux dégageaient une odeur âcre et suffocante. Un moment, Arekh sentit la pression se relâcher. Liénor et Marikani s’étaient attaquées à un chien.

Prenant une grande inspiration, il vit une des bêtes se jeter sur lui, le sang suintant de ses multiples plaies. Sa lame s’abattit et décolla presque la tête du chien de son cou. La deuxième bête s’enfuit, poussant de petits gémissements.

Arekh avait mal partout. Il sentait du sang couler dans son dos, sur sa cuisse, sur son bras. Le troisième chien était mort lui aussi, Marikani ayant réussi à lui enfoncer la lame dans l’œil.

Liénor alla relever Mîn qui était tombé dans la neige, très pâle. Son épaule droite était en sang.

— Il doit y en avoir d’autres, dit Marikani d’une voix blanche.

Ils se mirent à courir vers le col, leurs pas ralentis par la neige qui leur collait aux pieds, par le vent qui s’était levé et travaillait contre eux. Ils n’avaient pas fait trente mètres que d’autres silhouettes apparaissaient derrière eux, en haut d’une colline. Liénor, qui se retournait à ce moment, poussa un cri d’alarme.

Malgré la distance, la lueur des lunes ne rendait la scène que trop claire. Le gros de la meute arrivait : une trentaine de chiens au moins. Derrière se découpaient des silhouettes humaines. Des hommes, deux, peut-être trois.

Ils n’interrompirent pas leur course. Leur souffle devenait court et chaque pas les rapprochait du col, qui n’avait pourtant qu’une valeur symbolique. La vieille frontière de l’ancien empire, si c’en était une, n’arrêterait pas les bêtes ou leurs conducteurs. Pourtant il fallait courir, que faire d’autre devant l’inévitable ?

Arekh se retourna à son tour et vit que la meute avait descendu la colline, toujours dans ce silence plus éprouvant que les hurlements les plus féroces. Aucun humain ne gagnait à la course contre un chien… surtout dans ces conditions.

Soudain, ils arrivèrent en haut de la pente et le paysage s’ouvrit devant eux comme un gouffre. En dix pas, ils étaient passés de l’autre côté du col. Sous leurs pieds descendaient les chemins qui menaient vers les Terres Grises, autour d’eux s’élevaient de nouveaux pics, de nouveaux monts immenses, et devant eux le sol faisait une descente vertigineuse dans les gorges et dans les forêts… La lumière laiteuse donnait aux lieux toute sa splendeur. Encore une fois Arekh pensa à sa mère et à son opinion sur la beauté qui redonnait goût à la vie… et à l’ironie que prenait sa maxime en de telles circonstances.

— Hé, dit Mîn d’une voix étrangement rauque. Ça brille.

L’adolescent, toujours soutenu par Liénor, avait les yeux tournés vers le sud. Arekh suivit son regard… et s’immobilisa.

À un quart de lieue brillait un cercle lumineux. Un cercle parfait, brillant, inhumain, incongru sur ce paysage de montagne.

J’ai des visions. Arekh se passa la main sur les yeux sans réussir à effacer l’étrange mirage. Il y en avait d’autres… d’autres cercles, plus petits, s’éloignant à intervalles réguliers en suivant la ligne des cimes.

Puis il comprit et se maudit pour sa stupidité. La fatigue et le danger embrumaient son cerveau ; le sang continuait à couler dans son dos, l’affaiblissant.

— Par ici ! cria-t-il en désignant le cercle. Vite !

Les deux femmes qui avaient commencé à descendre la pente s’arrêtèrent à leur tour, hésitèrent puis bifurquèrent vers le sud pour suivre son ordre. Le vent était de plus en plus fort et la neige devint encore plus épaisse alors qu’ils s’éloignaient de la route. Changer d’avis leur avait fait perdre quelques précieuses secondes ; le cercle se rapprochait mais il était encore trop loin quand la meute passa à son tour le col.

Alors l’étrange silence se brisa, et sur une parole de leurs maîtres les chiens commencèrent à courir vers eux en aboyant, des aboiements rauques et furieux qui firent disparaître la paix trompeuse des lieux. Les fugitifs redoublèrent d’efforts, l’air glacé blessant leurs gorges comme un liquide brûlant, le cœur battant dans la poitrine.

Les chiens seraient sur eux avant qu’ils n’aient atteint le puits, craignit un instant Arekh, mais il se trompait. Il ralentit, laissant les autres membres du groupe s’immobiliser en découvrant la margelle de pierre phosphorescente aux bas-reliefs légèrement différents de celle du puits qui jouxtait le camp des nomades.

— Descends ! dit Marikani en faisant passer Liénor devant elle, celle-ci soutenant toujours le gamin.

Arekh l’aurait maudite s’il n’avait eu d’autres problèmes. Cette idiote était plus importante que mille suivantes et mille paysans réunis, il prenait des risques insensés pour la sauver, c’était elle que les chiens poursuivaient mais elle faisait quand même descendre les autres devant.

Espèce d’imbécile, eut-il envie de crier, mais son souffle était précieux et les premiers chiens de la meute étaient déjà sur eux.

Le premier bondit directement à la gorge de Marikani qui eut enfin un réflexe intelligent : se baisser et se laisser basculer dans le puits, une main accrochée à la margelle et l’autre à un échelon. Arekh n’eut pas le temps de voir si elle avait commencé à descendre avant que les chiens ne l’attaquent en masse. Il frappa le premier du plat de l’épée puis, espérant seulement qu’il avait bien repéré l’emplacement des échelons, il se laissa basculer à son tour dans l’obscurité.

Le Peuple turquoise
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